Finance et inclusion financière au Maroc pour une finance pour tous


Finance et inclusion financière au Maroc pour une finance pour tous

 

L’inclusion financière est au cœur des préoccupations des institutions financières du Royaume, qu’elles soient étatiques ou privées. Une stratégie nationale est d’ailleurs en cours d’élaboration avec Bank Al-Maghrib aux manettes.

Hicham Bayali, fondateur et directeur associé d’Atrium Finance, détaille les enjeux de l’inclusion financière et les mesures à prendre pour renforcer le dispositif national. Entretien.

Finances News Hebdo : Présentez-nous succinctement Atrium Finance ? 

Hicham Bayali : Atrium Finance est une banque d’affaires indépendante, présente à Casablanca, Rabat, Paris et Londres, qui offre des prestations de conseil financier aux petites, moyennes et grandes entreprises aussi bien privées que publiques, essentiellement en Europe et en Afrique.

Nous proposons une large gamme de services de conseil financier, comprenant du conseil stratégique relatif aux opérations de fusions et acquisitions, aux levées de fonds de gré à gré ou sur le marché des capitaux, aux financements structurés, aux restructurations de dettes, et à l’investissement, ainsi qu’une prise en charge intégrale pour nos clients des processus qu’impliquent de telles opérations.

Compte tenu de notre engagement dans l’économie du développement, nous fournissons, entre autres, parallèlement à nos services de conseil relatifs à la banque d’affaires, des services de conseil aux institutions financières œuvrant pour l’inclusion financière, telles que les banques orientées petites et moyennes entreprises et les institutions de microfinance, afin de les aider à consolider leur croissance et à s’engager dans un modèle de développement pérenne.

F.N.H. : Dans quelles mesures l’inclusion financière représente-t-elle un facteur essentiel de réduction de pauvreté et de création de richesse ? 

H. B. : L’inclusion financière définit la possibilité pour les individus et les entreprises d’accéder à moindre coût à toute une gamme de produits et de services financiers utiles et adaptés à leurs besoins (transactions, paiements, épargne, crédit et assurance), et proposés par des prestataires fiables et responsables. La raison pour laquelle cette notion d’inclusion financière revêt une importance capitale en matière de développement socioéconomique est que l’accès à des produits et services financiers permet aussi bien aux ménages qu’aux entreprises d’anticiper le financement d’objectifs de long terme et de faire face à des imprévus, agissant ainsi comme un précieux outil de lutte contre leur exclusion du tissu socioéconomique, donc de lutte contre la pauvreté et la précarité.

En effet, un individu ayant accès à des services financiers tels que le crédit ou l’assurance sera enclin à créer une (micro) entreprise, en d’autres termes à développer une activité génératrice de revenus, à investir dans l’éducation ou la santé, à gérer les risques (conjoncture de marché, conjoncture économique, maladie, décès, etc.) qui le menacent, et à surmonter les chocs financiers qu’ils pourraient être amenés à subir lorsque ces risques se matérialisent. Tous ces facteurs contribuent à le sortir de la trappe de la pauvreté et de l’exclusion, et à améliorer globalement son niveau de vie.

En outre, l’accès à un compte d’opérations courantes (compte courant) constitue la première étape vers une inclusion financière entière, en ouvrant la voie au dépôt d’argent, mais aussi à l’envoi et à la réception de paiements. L’ouverture d’un compte courant peut donc servir de tremplin vers d’autres services financiers.

L’accès aux services financiers est considéré comme un facteur de progrès pour 7 des 17 objectifs de développement durable. Depuis 2010, plus de 55 pays ont pris des engagements en faveur de l’inclusion financière, et plus de 30 pays ont déjà lancé une stratégie nationale à cet effet, dont le Maroc, ou en sont à la phase de conception. Des recherches de la Banque mondiale montrent que le rythme des réformes s’accélère et que leur impact se renforce lorsqu’un pays se dote d’une stratégie nationale pour l’inclusion financière, ce qui est le cas pour le Maroc.

F.N.H. : Quelles appréciations faîtes-vous des actions menées au Maroc pour promouvoir l’inclusion financière ?  Vont-elles dans le bon sens ?

H. B. : Depuis près de deux décennies, d’importants efforts ont été déployés aussi bien par le régulateur que les institutions financières, à savoir principalement les banques et les associations de microcrédit, pour accroître pour les premières le taux de bancarisation (qui se situe selon Bank Al-Maghrib dans une fourchette de 56% et 71% à fin 2017 contre un taux moyen de 25% il y a une quinzaine d’années et une moyenne mondiale de 62%), et pour élargir réellement pour les secondes l’accès aux services financiers.

Ces efforts ont porté aussi bien sur l’aspect légal et réglementaire à travers l’encadrement du microcrédit par des lois élaborées par le ministère des Finances, puis par des circulaires émises par la Banque centrale, qu’institutionnel et technique avec le renforcement des services et des prérogatives de la Caisse centrale de garantie au profit des très petites et moyennes entreprises (TPME).

Les principales banques à capitaux majoritairement marocains se sont toutes engagées au cours des quinze dernières années dans d’ambitieuses stratégies de bancarisation. Al Barid Bank, qui a hérité de l’activité des services financiers du Groupe Barid Al-Maghrib dont les comptes postaux (à savoir les comptes d’épargne des catégories à faible revenu de la population marocaine) permettent à la banque de détenir 17,5% de parts de marché en termes de dépôts, se classant à la troisième position après Attijariwafa bank et la Banque Populaire. Al Barid Bank a ouvert 500.000 comptes par an depuis sa création en 2010, profitant de l’important maillage de territoire dont elle dispose à travers plus de 1.900 agences (dont une grande partie dans le monde rural), et s’apprête à lancer une offre diversifiée et complète de services financiers visant une cible largement comparable à celle des Associations de microcrédit (AMC), dans le cadre de sa stratégie de transformation en banque de détail s’appuyant très largement sur le digital.

En outre, 13 associations de microcrédit servent une population de près d’un million d’emprunteurs et d’usagers de services de paiement, de transferts, et de micro-assurance.

Dix nouveaux opérateurs de paiement mobile qui pourront ouvrir des comptes de paiement pour leur clientèle, offriront également de nombreux services semblables à ceux d’une banque de détail classique, dont les cartes de paiement, les transferts d’argent, les dépôts et les virements. Ces services devraient renforcer l’inclusion financière dans un horizon relativement court, notamment grâce à des agréments d’intermédiaire en opérations bancaires (IOB), avec des dépôts plafonnés à 20.000 dirhams par client, une ouverture de compte auprès d’un IOB donnant en plus droit à une carte de paiement et à des codes pour le paiement mobile.

Des initiatives importantes des pouvoirs publics ont par ailleurs renforcé le dispositif favorisant l’inclusion financière au cours des deux dernières années au Maroc (projet de loi sur le Crowdfunding, Observatoire des PME, Fonds Innov Invest, etc.).

Toutefois, le constat de cette évolution positive serait incomplet sans mentionner certaines insuffisances que les parties prenantes à l’inclusion financière au Maroc sont appelées à combler dans un proche avenir.

F.N.H. : Quelles sont ces insuffisances ?

H. B. : J’en mentionnerai quatre.

Tout d’abord, le taux de bancarisation, qui peut encore être amélioré, ne traduit pas à lui seul le niveau d’accès aux services financiers de la population, et ne renseigne donc que de manière très incertaine et erronée sur le niveau d’inclusion financière que connaît le pays. De nombreux détenteurs de comptes bancaires ne réalisent au cours d’une année quasiment aucune autre transaction que quelques très rares retraits – et ne réalisent dans certains cas aucune transaction (les comptes dormants). Les détenteurs de ces comptes n’accèdent donc pas à la diversité des services financiers qui pourraient les aider à accroître leurs revenus et améliorer leur intégration au tissu socioéconomique.

Deuxièmement, les très petites entreprises (TPE) qui représentent en termes de nombre d’entreprises l’écrasante majorité du tissu économique marocain, ne sont aujourd’hui servies ni par les banques (ou sociétés de financement, de leasing, d’assurances), car trop petites et jugées trop risquées par cette catégorie d’institutions financières, ni par les associations de microcrédit, car trop grandes par rapport à leur cible traditionnelle de micro-entrepreneurs.

En troisième lieu, les petites et moyennes entreprises (PME) sont encore très insuffisamment servies par les banques – et malgré les mesures et les campagnes de communication menées par ces dernières et par les pouvoirs publics, en raison d’un déficit de réelle stratégie PME au sein de ces établissements, et d’un manque de collecte et d’utilisation par ces banques de données pertinentes ainsi que d’outils d’analyse permettant une fine appréciation du risque de contrepartie que représente chacune de ces entreprises.

Les services d’épargne enfin sont toujours inaccessibles à une frange trop importante de la population, de tels services étant pourtant vitaux pour lisser les flux financiers irréguliers et imprévisibles que connaissent les catégories sociales les plus fragiles de la société.

F.N.H. : Justement l’épargne au Maroc tarde à décoller ? Comment y remédier ? 

H. B. : L’accès à un service d’épargne joue un rôle essentiel dans la lutte contre la pauvreté. Cela peut sembler étonnant que des personnes en situation de faiblesse économique, voire d’extrême pauvreté, puissent être capables d’épargner, mais le fait est que même les plus démunis économisent pour des évènements futurs prévus ou non prévus. La demande en termes d’assurance et de moyens sécurisés pour épargner est forte aussi bien parmi cette population, qu’au sein de populations plus aisées. L’épargne est un moyen de se projeter dans l’avenir, de se donner les moyens de gérer des risques, de créer et donc de générer voire d’accroître des revenus

Toutefois, les statistiques de la Banque mondiale montrent qu’à peine 6% des adultes au Maroc disposent d’une épargne auprès d’une institution financière, ce niveau étant bien inférieur à celui qu’affichent des pays ayant un niveau de développement similaire ou plus faible que celui du Maroc.

En outre, la mobilisation de l’épargne représente pour les institutions financières un moyen d’accroître leur capacité d’offrir des services financiers dans des proportions plus importantes, à une population plus large, et à des coûts moins élevés pour les bénéficiaires de ces services. Ceci est particulièrement important pour les institutions de microfinance (IMF), qui s’adressent aux populations exclues du système bancaire. A l’échelle du globe, les dépôts ont représenté selon le rapport Convergence 2016 la principale source de financement des IMF dans le monde (57%), suivis par les crédits (23%) et les capitaux propres (20%), les IMF africaines bénéficiant de la plus grande couverture des actifs par les dépôts (71%) grâce notamment au rôle des coopératives dans la mobilisation de l’épargne locale. 85% des IMF dans les régions d’Afrique, d’Asie de l’est et du Pacifique offrent au moins un service de dépôt à leurs clients en 2017.

Or, les IMF marocaines ne sont toujours pas autorisées par la loi à collecter / offrir des services d’épargne et les banques ne parviennent pas à, elles seules, à augmenter de manière significative et suffisante le niveau d’accès des Marocains aux services d’épargne. Il apparait donc que le modèle adopté à ce jour par le législateur et l’autorité de tutelle de la microfinance au Maroc, qui consiste à ne permettre aux IMF de fournir des services d’épargne que via le statut d’intermédiaire en opérations bancaires, ne permet pas d’atteindre l’objectif d’un alignement avec les benchmarks internationaux en termes d’optimisation de la structure et du volume de financement de l’activité de microfinance, et en termes d’offre de services d’épargne.

Il serait donc opportun de permettre aux associations de microcrédit de se transformer en institutions de microfinance autorisées à offrir des services d’épargne. Celles-ci pourront alors s’engager dans des stratégies de mobilisation de l’épargne, qui devront s’appuyer notamment sur une multitude de canaux dont le téléphone mobile et d’autres outils digitaux. Les banques pourraient aussi faire usage de ces technologies pour capter des ressources à moindre frais et élargir l’offre d’épargne «low-income banking» au bénéfice des clients ayant de faibles revenus. ■

Propos recueillis par Lilia Habboul


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